TDA(H) adulte : quand une émotion détourne la pensée et fait oublier l'essentiel

Comment les thérapies cognitives et comportementales permettent de comprendre ces erreurs qui semblent inexplicables

Une vignette clinique inspirée d'une situation de la vie quotidienne.

Il suffit parfois de quelques secondes pour qu'une journée minutieusement organisée bascule. Non par manque d'intelligence, de prévoyance ou de volonté, mais parce qu'une pensée, une émotion ou un détail inattendu vient interrompre le déroulement d'une action pourtant familière.

Chez certains adultes présentant un trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDA(H)), ces interruptions peuvent prendre une dimension particulière. Elles révèlent la complexité des interactions entre attention, mémoire de travail, fonctions exécutives et régulation émotionnelle.

C'est précisément ce que nous explorons en thérapie cognitive et comportementale (TCC): non seulement ce qui s'est produit, mais surtout comment la pensée s'est organisée, puis désorganisée, dans les instants précédant l'erreur.

Un passeport, une émotion et un avion manqué

Une patiente que nous appellerons Sophie prépare un voyage international particulièrement important. Depuis plusieurs semaines, elle organise son départ, rassemble ses documents et anticipe les nombreuses formalités administratives.

Le jour du départ, elle récupère ce qu'elle pense être son passeport. En l'ouvrant, elle découvre avec soulagement une carte de citoyenneté qu'elle craignait d'avoir égarée. Cette découverte provoque une satisfaction immédiate: enfin, un document essentiel est retrouvé !

Son attention se concentre alors sur cette bonne nouvelle. Elle referme le passeport, le range et poursuit ses préparatifs. Quelques heures plus tard, au comptoir d'enregistrement de l'aéroport, elle présente son document.

L'employé lui signale qu'il ne s'agit pas de son passeport, mais de celui de son conjoint. Elle reste stupéfaite. Comment a-t-elle pu ouvrir ce passeport, regarder à l'intérieur et ne pas remarquer qu'il ne lui appartenait pas ? L'avion décolle sans elle.

Au-delà des conséquences matérielles, c'est l'incompréhension qui domine :

« Comment ai-je pu commettre une erreur aussi évidente ? »

Ce qui s'est réellement passé dans le cheminement de la pensée

Lorsque Sophie revient sur cet événement en consultation, je lui propose de ne pas commencer par les conséquences, mais de reconstruire très précisément les secondes qui ont précédé son départ.

Je lui demande :

« Lorsque vous avez ouvert le passeport, que cherchiez-vous exactement à vérifier ? »

Elle réfléchit :

« Je voulais prendre mon passeport. Mais quand j'ai vu ma carte de citoyenneté, j'étais tellement contente de l'avoir retrouvée que je n'ai plus pensé à regarder le reste. »

Cette réponse nous permet d'identifier un moment déterminant: l'objectif initial de vérification a été supplanté par un événement émotionnellement saillant.

L'attention s'est déplacée vers la carte retrouvée. La satisfaction a pu donner à Sophie le sentiment que ses documents étaient en ordre, alors même que la vérification principale n'avait pas été effectuée.

Il ne s'agit pas d'une absence totale d'attention, mais d'une attention mobilisée sur un élément secondaire au détriment de l'objectif prioritaire.

Le rôle des fonctions exécutives dans le TDA(H)

Les fonctions exécutives permettent notamment de maintenir un objectif en mémoire, d'organiser une séquence d'actions, d'inhiber les distractions et de contrôler le résultat d'une tâche.

Dans cette situation, plusieurs mécanismes peuvent être envisagés :

  • La mémoire de travail - Elle intervient pour conserver temporairement l'intention : « Je dois vérifier que j'ai pris mon propre passeport. »
  • L'inhibition cognitive - Elle permet de ne pas abandonner cette vérification lorsqu'un autre élément attire soudainement l'attention.
  • La flexibilité cognitive - Elle facilite le passage d'une information à une autre, mais doit également permettre de revenir à la tâche initiale.
  • Le contrôle exécutif - Il intervient enfin pour vérifier que l'action accomplie correspond bien à l'objectif recherché.

Chez une personne présentant un TDA(H), ces mécanismes peuvent être plus vulnérables aux interférences, particulièrement lorsque plusieurs sollicitations se succèdent.

La fatigue, le stress, l'urgence ou une forte charge émotionnelle peuvent également perturber ces processus, y compris chez des personnes ne présentant aucun TDA(H).

L'erreur de Sophie ne suffit donc pas, à elle seule, à caractériser un trouble. C'est sa répétition, son contexte et son retentissement fonctionnel qui donnent à cette observation sa valeur clinique.

En TCC, reconstruire la chaîne de l'événement

Je propose alors à Sophie de reprendre la situation selon une analyse fonctionnelle, en distinguant les faits, les pensées, les émotions et les comportements :

  • La situation - Sophie ouvre un passeport avant son départ et découvre sa carte de citoyenneté.
  • La pensée automatique possible - « Quelle chance, je l'ai retrouvée ! Mes documents sont enfin prêts. » Cette formulation est une hypothèse que nous explorons ensemble, et non une pensée que je lui attribue d'emblée.
  • L'émotion - Un soulagement intense, accompagné de joie et d'une diminution momentanée de la tension.
  • Le déplacement attentionnel - L'attention se fixe sur la découverte de la carte. L'intention initiale de vérifier l'identité figurant sur le passeport n'est plus suffisamment active.
  • Le comportement - Sophie referme le document sans effectuer la vérification nécessaire.
  • La conséquence - À l'aéroport, elle découvre son erreur et manque son vol.

Mais une seconde chaîne cognitive apparaît immédiatement après l'incident :

  • « Je suis incapable de faire les choses correctement. »
  • « Comment peut-on être aussi distraite ? »
  • « Je gâche toujours tout. »

Ces pensées ne décrivent plus simplement l'événement. Elles deviennent des jugements globaux sur sa personne. C'est ici qu'intervient un autre aspect essentiel du travail thérapeutique.

Distinguer l'erreur de l'identité

Je demande à Sophie :

« Que prouve exactement cet événement ? Que vous êtes incapable de voyager ou qu'à un moment précis, votre attention a été détournée et qu'une vérification n'a pas eu lieu ? »

La distinction est fondamentale. Une erreur est un fait observable. L'interprétation que nous en faisons relève d'un processus cognitif.

Lorsque Sophie affirme : « Je suis incapable », nous identifions une possible surgénéralisation: un événement ponctuel devient une conclusion sur l'ensemble de ses compétences. Nous examinons également l'étiquetage négatif, qui consiste à transformer un comportement en jugement sur soi.

L'objectif n'est pas de minimiser les conséquences de l'incident. Sophie a effectivement manqué son avion. Les désagréments sont réels. Il s'agit plutôt de lui permettre d'en tirer une conclusion plus juste :

« J'ai commis une erreur de vérification dans un contexte émotionnellement chargé. Je peux comprendre comment elle s'est produite et mettre en place une stratégie pour réduire le risque qu'elle se reproduise. »

Cette reformulation préserve à la fois la responsabilité personnelle et l'estime de soi.

Transformer la compréhension en stratégie

La TCC ne s'arrête pas à l'analyse de l'événement. Elle cherche à favoriser des changements concrets et observables. Avec Sophie, nous élaborons une procédure simple pour les situations administratives importantes.

Désormais, lorsqu'elle prépare un voyage, elle vérifie systématiquement trois éléments :

  • Le nom figurant sur le passeport
  • Sa date de validité
  • La correspondance entre le document et sa réservation

Cette vérification est réalisée à deux moments distincts : lors de la préparation des bagages et avant de quitter son domicile.

Nous introduisons également une règle comportementale :

« Une découverte rassurante ne remplace jamais la vérification initialement prévue. »

Autrement dit, lorsqu'un événement inattendu interrompt une action importante, Sophie apprend à revenir volontairement à la question de départ :

« Qu'étais-je précisément en train de vérifier ? »

Cette stratégie permet de réduire la dépendance à la seule mémoire de travail, en externalisant une partie du contrôle exécutif.

La métacognition: apprendre à observer sa propre pensée

L'un des aspects les plus intéressants de cet accompagnement concerne la métacognition, c'est-à-dire la capacité à prendre conscience de ses propres processus cognitifs.

Au début de notre échange, Sophie ne comprend pas son erreur. Elle sait qu'elle a ouvert le passeport. Elle sait qu'elle l'a regardé. Elle en déduit qu'elle aurait nécessairement dû constater qu'il ne lui appartenait pas.

Mais regarder un document ne signifie pas avoir traité toutes les informations qu'il contient. L'attention est sélective. Nous pouvons voir sans véritablement examiner, lire sans enregistrer ou accomplir une action familière sans en contrôler consciemment toutes les étapes.

Progressivement, Sophie comprend que son erreur n'est pas survenue au moment de présenter le passeport à l'aéroport. Elle s'est produite bien plus tôt, lorsqu'une information émotionnellement significative a détourné son attention et interrompu la vérification en cours.

Cette prise de conscience modifie profondément sa manière d'aborder l'événement. Elle ne se demande plus uniquement : « Pourquoi suis-je aussi distraite ? », elle commence à se demander :

« À quel moment ai-je perdu de vue mon objectif, et comment puis-je apprendre à le retrouver ? »

Le TDA(H) n'est pas une absence d'attention, mais une difficulté à la réguler

Cette situation illustre un paradoxe fréquent dans le TDA(H) adulte :

  • Une personne peut être particulièrement attentive à un détail et, simultanément, négliger une information essentielle.
  • Elle peut consacrer une énergie considérable à préparer un événement, puis commettre une erreur apparemment élémentaire au dernier moment.

Ce contraste est parfois difficile à comprendre pour l'entourage, mais aussi pour la personne elle-même. Il ne s'explique pas nécessairement par un manque de motivation ou de sérieux.

Il peut résulter d'une difficulté à maintenir et à hiérarchiser les objectifs, à résister aux interférences ou à reprendre une tâche interrompue. Toutefois, ces mécanismes ne sont pas propres au TDA(H). Leur interprétation nécessite toujours une évaluation clinique tenant compte du contexte et de l'histoire de la personne.

Conclusion: comprendre plutôt que se condamner

Un avion manqué peut devenir bien davantage qu'un incident regrettable. Lorsqu'il est analysé avec précision, il offre une occasion de mieux comprendre le fonctionnement de l'attention, les effets des émotions sur les décisions et les limites de nos automatismes cognitifs.

Dans mon travail de psychologue et de psychothérapeute, je cherche à aider les adultes présentant un TDA(H) à dépasser les jugements qu'ils portent parfois sur eux-mêmes pour identifier les mécanismes qui sous-tendent leurs difficultés.

La thérapie cognitive et comportementale permet ainsi de transformer une expérience de désorganisation en un travail de compréhension, d'ajustement et d'apprentissage.

Car le véritable enjeu n'est pas de devenir infaillible. Il est d'apprendre à reconnaître les circonstances dans lesquelles notre attention devient vulnérable, afin de construire des stratégies adaptées à notre fonctionnement.

Une erreur ne définit pas une personne. Mais la manière dont elle apprend à la comprendre peut transformer durablement sa relation à elle-même.

Myriam Fontaine Psychologue clinicienne, psychothérapeute et coach Accompagnement des adultes présentant un TDA(H), thérapies cognitives et comportementales et développement des compétences métacognitives. mfp-coaching.com

Note : cette vignette clinique est fictive et inspirée d'une situation de la vie quotidienne. Elle illustre des mécanismes cognitifs possibles et ne constitue pas, à elle seule, un élément diagnostique.


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