« Je vous écoute… mais je ne retiens plus rien » : TDAH, mémoire de travail et surcharge cognitive

Imaginez une femme de 68 ans, appelons-la Claire.
Claire est intelligente, cultivée, autonome. Elle lit, réfléchit, travaille encore sur des sujets complexes et peut développer une pensée particulièrement riche lorsqu’un thème l’intéresse.
Pourtant, certaines situations la mettent étrangement en difficulté.
Un proche lui explique un problème médical : il est question de cellules, de résultats d’analyses, de différents types de tumeurs, de traitements possibles. Claire écoute sincèrement. Elle veut comprendre. L’enjeu est même suffisamment important pour qu’elle voudrait ne perdre aucun détail.
Mais après quelques minutes, tout se mélange.
Elle a entendu les mots. Elle en a compris certains séparément. Pourtant, elle serait incapable de restituer clairement ce qui vient de lui être expliqué.


Même phénomène lorsqu’on lui indique un itinéraire :
« Prenez la deuxième rue à droite, puis la première à gauche, continuez jusqu’au rond-point, prenez la troisième sortie… »
À la troisième instruction, Claire a déjà perdu la première.
Elle pourrait alors conclure : « Ma mémoire me lâche. »
Ce n’est pourtant pas nécessairement ce qui se passe.
Quand le problème n’est pas de se souvenir, mais de garder l’information disponible
Chez certains adultes présentant un TDAH, ces situations peuvent notamment mettre en difficulté la mémoire de travail.
La mémoire de travail pourrait être comparée à un petit espace mental temporaire. Elle nous permet de conserver une information pendant quelques secondes tout en l’utilisant : retenir un numéro avant de le composer, garder plusieurs consignes en tête, suivre les étapes d'un raisonnement ou relier le début d’une explication à ce qui vient ensuite.
Or cet espace est limité.


Lorsque plusieurs informations arrivent rapidement, il faut simultanément écouter, sélectionner ce qui est important, inhiber les distractions, conserver les premières données et intégrer les suivantes.
Pour une personne dont les fonctions attentionnelles et exécutives sont fragilisées, la charge peut rapidement devenir excessive.


Ce n’est donc pas nécessairement :
« Je n’ai pas compris. »
Ni même :
« J’ai oublié. »


Cela peut être :
« Il y avait trop d’informations à maintenir simultanément pour que je puisse les traiter correctement. »
Et l’émotion peut encore réduire l’espace disponible
Ajoutons maintenant un élément essentiel : Claire n’écoute pas une conférence abstraite. Un proche lui parle d’une maladie grave.
Son cerveau doit donc gérer deux tâches en parallèle : traiter l’information et gérer l’émotion qu’elle provoque.
Peur, anticipation, inquiétude, pensées qui surgissent, besoin de comprendre immédiatement ce qui va arriver… Une partie des ressources attentionnelles est déjà mobilisée.
La capacité à encoder et organiser les informations nouvelles peut alors diminuer davantage.
C’est pourquoi une personne parfaitement capable de comprendre un sujet complexe dans un contexte calme peut se sentir soudainement incapable de suivre une explication lorsqu’elle est émotionnellement impliquée.
Ce que je travaillerais avec Claire en consultation


Je commencerais par lui expliquer qu’il ne s’agit pas de « faire davantage d’efforts pour écouter ».
Il s’agit plutôt de cesser d’exiger de son cerveau qu’il accomplisse une tâche dans des conditions qui le mettent en échec.
Nous chercherions ensemble à externaliser une partie de la mémoire de travail.
Lors d’un rendez-vous médical important, par exemple, Claire pourrait préparer trois ou quatre questions essentielles à l’avance et les avoir devant elle. Elle pourrait prendre quelques notes très courtes, demander au médecin de ralentir ou de reformuler, et vérifier régulièrement sa compréhension :
« Si j’ai bien compris, vous me dites que… »
Elle pourrait également demander :
« Parmi tout ce que vous venez de m’expliquer, quelles sont les trois informations que je dois absolument retenir aujourd’hui ? »


Lorsque l’enjeu émotionnel est considérable, elle pourrait être accompagnée par une personne de confiance ou demander, lorsque cela est possible, un compte rendu écrit.
Pour un itinéraire, même principe : pourquoi essayer de mémoriser quatre changements de direction lorsque le téléphone peut les conserver à notre place ?
Une seule étape à la fois.
Adapter l’environnement plutôt que lutter contre son fonctionnement
Cette distinction est fondamentale dans l’accompagnement du TDAH adulte.


Pendant des années, certaines personnes se reprochent d’être inattentives, distraites ou incapables d’écouter correctement. Elles redoublent d’efforts, sans comprendre que l’effort supplémentaire ne résout pas nécessairement une surcharge cognitive.
Le travail thérapeutique et le coaching peuvent alors poursuivre un autre objectif : identifier précisément le mécanisme en difficulté et construire autour de lui des stratégies adaptées.
Fractionner l’information. Réduire le nombre de consignes simultanées. Écrire plutôt que retenir. Reformuler. Faire des pauses. Hiérarchiser. Utiliser des supports externes. Et, surtout, distinguer ce qui relève de l’attention, de la mémoire de travail, de l’émotion ou de leur interaction.
Après 60 ans : ne pas tout attribuer automatiquement au TDAH
Un dernier point mérite toutefois une attention particulière.


Lorsqu’une personne avance en âge et constate une difficulté nouvelle ou nettement aggravée concernant sa mémoire, son attention ou sa capacité à suivre une conversation, il serait imprudent de conclure automatiquement : « C’est mon TDAH. »
Le sommeil, le stress, l’anxiété, certains médicaments, la fatigue, des troubles sensoriels, différentes pathologies médicales ou encore le vieillissement cognitif peuvent également intervenir.
Le TDAH peut expliquer une vulnérabilité ancienne de la mémoire de travail et des fonctions exécutives. Mais une modification récente du fonctionnement cognitif mérite d’être évaluée médicalement.
L’enjeu n’est pas de s’inquiéter inutilement. Il est de comprendre avec précision ce qui se passe.


Car derrière la phrase :
« Je n’arrive plus à écouter quand on m’explique quelque chose »
se cachent parfois des mécanismes très différents.
Et c’est précisément en comprenant lesquels que l’on peut commencer à retrouver de la maîtrise.


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